L’Odyssée professionnelle : quand changer devient une négociation intérieure
Cet été, je suis allée voir le film L’Odyssée. En sortant de la salle, ce ne sont ni les monstres ni la mer qui m’ont suivie. C’est la façon dont Ulysse raconte.
Il ne raconte pas sa traversée dans le feu de l’action. Il la livre après, une fois l’épreuve passée, avec le recul de celui qui a trouvé la terre ferme. Trois mille ans plus tard, cette construction me parait très juste.
Parce que sur le moment, rien n’a de sens. La rupture survient. Viennent la colère, la peur, le sentiment de découragement, la perte de repères. On avance à l’aveugle, accroché à une seule certitude : ‘je ne peux plus continuer comme avant’. Sans la moindre idée de ce qui attends sur l’autre rive.
Ce n’est qu’une fois la mer calmée qu’on devient capable de se retourner, de relier les points, de comprendre ce qui s’est joué.
Il existe des grilles pour décrire ses étapes : la roue de Huson, la courbe du deuil, la spirale en U. Elles sont pertinentes. Mais en repensant au film, à mon parcours et aux personnes que j’accompagne, j’ai aussi vu autre chose : la traversée d’un changement professionnel est d’abord une longue négociation intérieure.
Troie — La vie d’avant
Avant l’Odyssée, il y a Troie. La guerre est finie. Ulysse pourrait rentrer, cependant, le retour prendra dix ans.
Troie, c’est la vie d’avant. Quinze ou vingt ans dans un métier. Une entreprise et un rôle auxquels on a fini par s’identifier. Un statut, une expertise, une place dans un collectif.
Cette identité a construit quelque chose. Elle a aussi pris assez de place pour qu’on perde l’accès à ce qu’on était en dehors d’elle.
Puis l’équilibre rompt : licenciement, maladie, accident, épuisement, restructuration, conflit. Ou simplement l’impossibilité de continuer de la même manière.
Et derrière la question « qu’est-ce que je vais faire maintenant ? » en attend une autre, moins facile à formuler :
Qui suis-je lorsque ce qui me définissait jusque-là ne suffit plus ?
Poséidon — Quand l’émotion prend toute la mer
Ulysse a offensé Poséidon. La mer ne le lui pardonne pas.
Certaines premières séances ressemblent à ça.
« Ce ne sera plus jamais comme avant. »
« Je ne vais pas y arriver. »
« J’ai trois enfants à élever, je ne peux pas prendre de risque. »
« À mon âge, qui va vouloir de moi ? »
« Le monde du travail va trop vite. »
Ces phrases ne sont pas irrationnelles. Certaines contraintes sont parfaitement réelles, et les nier ne servirait à rien. Néanmoins, quand la peur, la colère ou le sentiment d’injustice occupent tout l’espace, plus rien d’autre n’est visible. Le découragement, le sentiment d’impuissance, nous empêchent de voir les autres options possibles.
Il ne sert à rien de forcer, ni de s’obliger à « penser positif ». Il s’agit de retrouver assez de stabilité pour pouvoir regarder et conscientiser.
Le Cyclope — Quand nous ne voyons plus qu’avec un seul œil
Le Cyclope n’a qu’un œil. Il voit sans relief, et ses perspectives sont rétrécies.
« Je ne sais faire que ça. »
« Je suis trop vieux. »
« Sans diplôme, je ne peux rien faire. »
« Pour être heureux, je dois forcément changer de métier. »
« Si je n’ai pas trouvé ma voie, c’est que j’ai raté quelque chose. »
Ces phrases ne se présentent jamais comme des opinions. Elles se présentent comme des constats.
Le travail consiste à remettre du relief, de la modération. Aider l’individu à Ssparer les faits des interprétations. Chercher les contre-exemples — il y en a presque toujours. Rouvrir des hypothèses qui avaient été éliminées avant d’avoir été examinées.
Une croyance ne se supprime pas car elle fait structurellement partie de la vision du monde de la personnelle. C’est sa référence. En revanche, on propose des points de vues différents, on articule, on mets en balance, on décale le regard, jusqu’à cesser d’avoir une seule manière de voir.
Les compagnons — Ce que la traversée coûte en liens
Ulysse ne part pas seul. Douze navires quittent Troie. Il rentre seul à Ithaque.
Certains compagnons meurent de leurs propres décisions — ouvrir le sac des vents, toucher aux troupeaux interdits. D’autres sont emportés sans avoir rien choisi.
Quand on quitte une entreprise, on prépare un projet. Rarement le silence qui suit.
Les premières semaines, les messages continuent. On prend des nouvelles, on propose un déjeuner. Puis ça s’espace. Trois mois plus tard, il reste deux ou trois personnes.
C’est souvent vécu comme un abandon. C’est plutôt une question de cadre. La relation tenait au contexte : le trajet partagé, les dossiers communs, un vocabulaire que personne d’autre ne comprenait, un « nous » qui allait de soi. Le contexte disparu, il ne reste que ce qui existait indépendamment de lui. Ce n’est pas rien. C’est peu.
À cela s’ajoute autre chose, plus rarement dit. Un départ met ceux qui restent devant leur propre immobilité. Certains s’éloignent non pas contre la personne, mais pour ne pas avoir à regarder.
Et puis il y a ce qui se perd sans avoir de nom. Le poste, on sait le nommer. L’appartenance, non. On perd le badge, la place dans un collectif, le fait d’être attendu quelque part le lundi matin, le droit de dire « on ». On peut avoir retrouvé un revenu depuis longtemps et ne toujours pas savoir à quoi on appartient.
Ulysse rentre seul. Ce n’est pas le prix d’une erreur de navigation. C’est ce que coûte la traversée.
Les Sirènes — Les histoires qui nous détournent
Les Sirènes attirent Ulysse hors de sa route. Elle ne mentent pas, et c’est ce qui les rend dangereuses. Elles chantent exactement ce qu’Ulysse veut entendre.
Dans une transition, il y a deux chants.
Le premier est le métier rêvé, celui qui réglerait tout d’un coup. J’entends systématiquement ce chant lors d’une séance : »je veux un métier qui m’épanouisse et me rende heureux.se », « je veux être reconnue enfin »…
Le second est l’exact inverse, et il est bien moins facile à repérer : l’histoire qu’on se raconte pour ne rien changer.
Une personne commence un bilan de compétences en disant qu’elle veut partir. Au fil des séances, elle découvre toutes les bonnes raisons de rester.
Rester peut être une décision juste. À une condition : que ce soit une décision.
Pas une manière de rendre supportable ce qui ne l’est plus, parce que l’inconnu fait encore plus peur.
Calypso — La captivité confortable
Calypso offre à Ulysse la sécurité, le confort et même l’immortalité. Il pleure devant la mer, et pourtant, quelque chose en lui continue d’appeler Ithaque.
Je rencontre cette tension en accompagnement.
Une personne entrevoit une fonction ou une évolution plus en accord avec ses valeurs et ses besoins. Elle en a les capacités. Elle peut même commencer à se l’autoriser intellectuellement.
Mais bouger signifie perdre quelque chose : des habitudes, une sécurité, une maîtrise, un environnement connu.
Alors elle reste. Non parce que l’autre voie est impossible. Mais parce que quitter l’île suppose d’accepter à nouveau la mer.
Je connais moi-même ces îles pour les avoir habitées, certaines plus longuement que d’autres. Certaines transitions sont rapides. D’autres comportent de longues escales.. Il arrive qu’on sache très bien ce qui ne convient plus, sans parvenir encore à quitter ce qui rassure.
Télémaque — Chercher sa place ailleurs que chez les autres
Télémaque, le fils d’Ulysse, cherche lui aussi sa place. Il grandit dans l’ombre d’un père absent, avec pour seule référence ce qu’on lui en raconte. Il part le chercher. Il revient sans l’avoir trouvé — mais transformé par la recherche.
En entretien, cette même recherche se formule toujours vers l’extérieur.
« Quel métier serait fait pour moi ? »
« Que devrais-je devenir ? »
« Je compte vraiment sur vous pour trouver un métier qui m’épanouisse »
« Quelle reconversion fonctionne en ce moment ? »
Ces questions cherchent un modèle. Elles supposent que la réponse existe déjà, chez quelqu’un d’autre. C’est une élégante manière d’externaliser son désir et de chercher une trajectoire à copier.
Or, une transition consiste à comprendre quelle forme peuvent prendre ensemble des compétences, des besoins, une expérience et des aspirations qui n’appartiennent qu’à une personne.
Pénélope — Ce qui demeure
Pendant qu’Ulysse erre, Pénélope demeure à Ithaque. Pendant vingt ans, elle défait la nuit ce qu’elle a tissé le jour. Ce n’est pas de l’attente passive. C’est une manière de tenir sans céder.
Dans une transition, nous cherchons vite un métier, une formation, une solution.
Je commence souvent ailleurs, par les valeurs et les ancres de carrière.
« Qu’est-ce qui compte réellement aujourd’hui ? »
« Qu’est-ce qui n’est plus négociable ? »
« De quoi ai-je besoin pour bien travailler ? »
« Qu’est-ce que je ne veux plus sacrifier ? »
Les valeurs ne donnent pas de destination ; elles permettent d’éliminer des trajectoires non compatibles.
Ce qui reste après élimination n’est presque jamais un métier. C’est un cadre dans lequel plusieurs métiers redeviennent possibles.
Le retour — Arriver sans être reconnu
Ulysse arrive enfin à Ithaque. Déguisé en mendiant. Personne ne le reconnaît, sauf son chien.
C’est l’étape dont on parle le moins.
Une reconversion aboutit. Le poste est trouvé, la formation validée, la décision tenue. Et le milieu d’avant ne sait plus où ranger la personne. Les anciens collègues demandent si « ça marche ». La famille attend discrètement le retour à la normale. Il faut s’expliquer, longtemps, devant des gens qui n’ont pas fait la traversée.
Ulysse ne se fait pas reconnaître tout de suite. Il observe. Il attend. Il choisit devant qui il se révèle, et quand.
Ce n’est pas de la dissimulation. C’est ce que demande un retour : du temps, et le choix des personnes devant lesquelles on n’a plus à se justifier. C’est aussi lors d’une crise de milieu de vie, oser briller autrement, s’autoriser à habiter un rôle, une identité, hors des sentiers battus, non pas par rebellion, mais simplement parce que c’est ainsi qu’on se sent vivant.
L’accompagnement n’indique pas Ithaque — la destination
C’est peut-être là que le parallèle avec mon métier s’arrête.
- Je ne suis pas Athéna.
- Je ne connais pas l’Ithaque de la personne que j’accompagne.
- Et je ne décide pas à sa place de l’île qu’elle doit quitter, ni celle qu’elle doit habiter.
Mon travail consiste à créer un espace dans lequel toutes ces voix deviennent audibles.
- Celle qui veut partir.
- Celle qui veut rester.
- Celle qui a peur.
- Celle qui sait déjà.
- Celle qui voudrait retrouver la personne qu’elle était avant.
- Et celle qui commence à comprendre qu’elle ne le sera plus tout à fait.
L’accompagnement permet de regarder la carte. De discerner ce qui relève du réel, de la peur, du désir, de l’habitude ou de la fidélité à soi. Puis de remettre du choix là où il n’y avait plus que de la confusion.
Car une transition professionnelle n’est pas une ligne droite entre un avant et un après.
C’est une traversée faite d’attachements, de pertes, de fidélités, de renoncements, de possibles, et de longues périodes pendant lesquelles rien ne semble avancer.
Ce n’est qu’après coup que nous comprenons ce que certaines étapes sont venues transformer.
Comme Ulysse racontant son voyage en regardant derrière lui.
Le travail d’accompagnement n’est donc pas de désigner Ithaque. Il est d’aider chacun à reconnaître ce qui, en lui, cherche à rentrer chez soi — et ce qui l’en détourne encore.
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Certaines situations font émerger des enjeux qui relèvent d’un travail psychologique. Celui-ci a toute sa place, dans son propre cadre, et éventuellement en parallèle de l’accompagnement professionnel.
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Idée originale et article écrit par Angéliki Pruniaux.
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