Le récit avec lequel j’ai construit ma vie est-il encore juste ?
Ses mains disaient autre chose. Elles ne tenaient pas en place.
Depuis presque 4 ans, j’accompagne des dirigeants, des managers, des salariés en transition, des personnes en reconversion. Les situations sont différentes. Épuisement professionnel. Réorganisation. Perte de sens. Évolution de poste. Fin de carrière. Reconversion. Départ subi ou choisi.
Et pourtant, sous des formes presque identiques, dans des bureaux différents, avec des visages différents, une même question revient. Elle n’est presque jamais formulée comme telle. Elle se cache derrière un « je suis fatigué, c’est tout » ou un « je devrais pourtant être content ». Mais elle est là, tapie :
« Le récit avec lequel j’ai construit ma vie est-il encore juste ? »
Des récits qui nous ont portés
Pendant des années, certains ont avancé avec des repères solides, presque physiques — des poutres dans une maison.
« Je suis celle qui tient. »
« Je suis celui sur qui l’on peut compter. »
« Je dois être performant. »
« Je dois être utile. »
« Je dois réussir. »
« Je dois être irréprochable, parfait. »
Ces phrases ne sont pas des mensonges. Je me souviens d’un directeur commercial qui me racontait, presque avec tendresse, les nuits passées à préparer des appels d’offres quand il avait trente ans — l’adrénaline, la fierté de tenir le coup là où d’autres lâchaient. Ce récit l’a porté. Il a payé un appartement, élevé deux enfants, traversé des restructurations. Il n’était pas faux. Il a simplement fait son travail, longtemps.
Quand le récit devient trop étroit
Puis un jour, quelque chose résiste.
Pas un effondrement. Plutôt une fissure discrète. La fatigue s’installe, pas celle qu’un week-end répare. Les décisions, autrefois prises en une phrase, s’étirent, se discutent, se reportent. L’énergie n’est plus la même — on continue à faire les mêmes gestes, mais ils coûtent plus cher. Ce qui fonctionnait ne produit plus les mêmes résultats, et l’on se sent un peu coupable de ne plus savoir pourquoi.
Alors on cherche des solutions. Une nouvelle organisation. Une formation. Un changement de poste. Un projet pour se relancer.
Parfois ces réponses suffisent.
Mais il arrive que la difficulté ne tienne pas à un manque de solutions. Elle tient au fait que le vieux récit est devenu trop étroit pour la vie qu’on est en train de vivre. Comme un vêtement qui a bien servi, mais qui ne ferme plus.
C’est là qu’on vient me voir. Et c’est souvent à cet endroit précis que commence la véritable transition.
Pas quand on signe une lettre de démission.
Mais quand on accepte, dans le silence d’une voiture ou d’une salle d’attente, de questionner l’histoire qu’on se raconte sur soi-même.
Pourquoi le silence fait partie des transitions
Ce travail sur son récit professionnel (et personnel) demande rarement plus d’action. On sait faire, on sait résoudre. Il demande d’abord plus d’espace.
Un espace pour ralentir. Pour déposer, littéralement — poser le sac, poser les épaules, poser le menton dans les mains. Pour entendre les différentes voix qui nous habitent : celle qui veut continuer coûte que coûte, celle qui a peur de décevoir un père, un associé, une équipe, celle qui cherche encore à comprendre ce qui se passe, et celle, plus discrète, qui sait déjà — depuis longtemps — qu’il est temps de faire autrement.
Dans un monde qui valorise l’accélération permanente, on sous-estime la puissance du silence.
Pas un silence vide, celui qu’on fuit en allumant la télévision ou en ouvrant une boîte mail à 23h. Un silence habité, qui permet de distinguer ce qui relève de l’habitude, de la loyauté ou de la peur, de ce qui est profondément vivant en nous.
Ces derniers dix-huit mois m’ont rappelé combien cette étape concerne chacun, y compris ceux qui accompagnent les autres.
Au-delà des décisions visibles
Pendant longtemps, j’ai cru que les transitions professionnelles concernaient principalement les décisions à prendre.
Changer de poste.
Quitter une entreprise.
Créer une activité.
Repenser son organisation.
Se reconvertir.
Mais derrière chaque transition visible, il existe souvent une transition plus discrète : celle qui consiste à quitter une histoire devenue trop étroite.
Depuis plusieurs années, j’accompagne des personnes qui traversent des ruptures, des repositionnements, des reconversions ou des périodes de doute professionnel. Et avec le recul, je constate que les questions qui les habitent ressemblent souvent aux nôtres :
- Qui suis-je lorsque le rôle que j’ai occupé pendant vingt ans ne me définit plus ?
- Que reste-t-il lorsque la performance, la fonction, le statut ou la reconnaissance cessent d’être les principaux repères ?
- Comment avancer lorsque l’ancien chapitre est terminé mais que le suivant n’est pas encore écrit ?
Le temps qu’aucune méthode n’accélère
Certaines transitions demandent du temps. Un temps qu’aucune méthode ne permet réellement d’accélérer.
Le temps de faire la paix avec ce qui a été.
Le temps de remercier une ancienne version de soi-même pour nous avoir permis d’arriver jusqu’ici.
Le temps d’accepter que ce qui nous a aidés à réussir hier ne soit plus nécessairement ce dont nous avons besoin aujourd’hui.
Le temps, aussi, de tolérer l’incertitude sans chercher immédiatement à la combler.
C’est souvent dans cet espace que quelque chose de nouveau commence à émerger.
Mon rôle
Mon travail n’est pas de fournir des réponses toutes faites. Il consiste souvent à créer les conditions pour que la personne puisse entendre les siennes — celles qu’elle connaît déjà, au fond, mais qu’elle n’a jamais eu le temps ni le droit d’écouter.
Clarifier. Structurer. Puis, décider.
Parce qu’avant de savoir où aller, il est parfois nécessaire de s’arrêter, de respirer, de créer de l’espace en soi et autour de soi, et de se demander, sans se mentir :
Le récit avec lequel j’ai construit ma vie est-il encore juste, aujourd’hui ?